Jean Moulin, né à Béziers en 1899, et décédé en déportation en 1943 a été le fondateur du Conseil National de la Résistance en 1943. Il est devenu le symbole de la résistance à l’occupant nazi, du courage et de l’intégrité jusqu’à sa mort.

Il fut cependant critiqué durant toute la période de la guerre, car la politique qu’il mit en œuvre ne reçut pas d’emblée l’assentiment de tous les chefs de la Résistance. Puis, dans l’immédiat après-guerre, alors que la guerre froide battait son plein, Moulin et son œuvre d’organisation politique de la Résistance restèrent controversés car certains l’accusèrent de sympathies communistes. Ce n’est qu’avec le transfert de ses cendres au Panthéon, le 29 décembre 1964, que Jean Moulin entra définitivement dans la mémoire nationale, ainsi que souligna alors André Malraux, dans un discours demeuré célèbre : « Sans cette cérémonie, combien d’enfants de France sauraient son nom ? » Pourtant, avant comme après cette date, Moulin se trouva au cœur des controverses houleuses et passionnées : les thèses qui s’affrontèrent à propos du drame de son arrestation, à Caluire, firent en effet rebondir les anciennes querelles politiques des années 1940.

Carrière préfectorale. Son père, Antonin, professeur d’Histoire et membre de la Ligue des droits de l’Homme, l’éleva dans le respect des principes républicains. Après avoir servi dans le génie durant les derniers mois de la Première Guerre mondiale, Jean Moulin entra dans la carrière administrative en 1919; il devint chef de cabinet du préfet de la Savoie en 1922, sous-préfet en 1930. Chef de cabinet civil de Pierre Cot, ministre de l’Air du Front Populaire, plus jeune préfet de France en 1937, nommé à Rodez où il resta peu de temps, il devint préfet de l’Eure-et-Loir en 1939.

Le 17 juin 1940, lors de l’entrée des troupes allemandes dans Chartres, il refusa de signer un texte que lui présentaient des officiers allemands, imputant à des troupes françaises – des tirailleurs Sénégalais – des violences commises sur des femmes et des enfants ; battu, il préféra se taillader la gorge plutôt que de signer – l’écharpe qu’il porta dès lors servait à masquer sa cicatrice. Les Allemands ayant demandé son renvoi, il fut révoqué le 2 novembre 1940 par le gouvernement de Vichy.

Entrée dans la Résistance. Il entreprit alors de son propre chef plusieurs voyages en zone sud. Sous le pseudonyme de Mercier, il rencontra Henri Frenay, fondateur du mouvement de libération nationale, François de Menthon, fondateur du réseau liberté, et divers membres de Libération. Le 9 septembre 1941, Moulin entreprit de gagner Londres en passant par l’Espagne et le Portugal. Son voyage était subordonné au bon vouloir des Britanniques, dont les services secrets tentèrent alors de le gagner à leur cause, sans succès. Le 24 octobre 1941, à Londres, Moulin remit au chef des services de renseignements de Londres, Passy, son Rapport sur l’activité, les projets et les besoins des groupements constitués en France en vue de la libération du territoire national. Le document, d’une dizaine de pages, servit à définir les premières orientations de la politique de la France Libre vis-à-vis des divers mouvements de la Résistance. Moulin rencontra le général de Gaulle, qui se chargea de coordonner en zone non occupée les divers réseaux qui constituaient la Résistance intérieure, et lier celle-ci à la France Libre.

Jean Moulin en 1938

Moulin n’était pas désigné comme le représentant officiel de De Gaulle, mais son ordre de mission du 3 novembre 1941, spécifiait qu’il devait exposer aux mouvements de Résistance « l’idée du Général de Gaulle, c’est-à-dire la division à maintenir aux échelons élevés entre l’organisation proprement politique et l’organisation militaire« . Moulin devint donc le porte-parole de fait de De Gaulle auprès des Résistants ; il devait inciter ceux-ci à « envoyer à Londres des agents de liaison pour les problèmes militaires« , et leur faire accepter que la « centralisation et la coordination se feront à Londres« . En outre, l’ordre de mission précisait que « toutes ces opérations se déclenchent sur l’ordre personnel du Général de Gaulle« . Moulin devait enfin assumer la direction de la Résistance au nom de la France Libre, avec tous les arbitrages complexes que cela entraînait. Parachuté en Provence, à quelques kilomètres de Saint-Andiol, le 2 janvier 1942, puis, après un retour à Londres, de nouveau en septembre la même année, Jean Moulin – connu sous les pseudonymes de « Rex » puis de « Max » – rencontra tous les dirigeants de la Résistance, mais il se heurta à ceux qui craignaient sa tendance à centraliser renseignements, communications, moyens et argent, d’une part, et qu’il ne favorisait la reconstitution des partis politiques tels qu’ils étaient avant Vichy, d’autre part.

Ainsi à Frenay, qui souhaitait que les mouvements de Résistance conservassent une stricte indépendance et n’apparussent pas comme des organismes aux ordres de De Gaulle, Moulin répondit qu’il n’était « pas question de porter atteinte à l’indépendance des mouvements » . À partir de ce moment, et jusqu’à son arrestation, Moulin vécut une double vie. Il était domicilié officiellement à Saint Andiol (Bouches-du-Rhône), où il percevait ses différentes cartes de rationnement ainsi que sa retraite de préfet ; il conserva également sa véritable identité dans ses rapports avec ses amis et sa famille – sa sœur Laure fut la seule de sa famille à être au courant de ses activités dans la Résistance. A partir de l’automne 1942, il ouvrit une galerie d’art à Nice, qui lui servit de couverture pour expliquer à la fois ses fréquents et nombreux déplacements et ses rentrées d’argent.

L’œuvre de Moulin. En 1942, Moulin se consacra à la structuration de la Résistance. En avril, il créa le bureau d’information et de presse (BIP), chargé de diffuser les informations et la propagande en provenance de Londres. En juillet, il mit sur pied le Comité général d’études (CGE), qui commença ses travaux, avec pour mission de préparer le jour J : organismes officiels à créer ou à supprimer, cadres à conserver ou à éliminer, etc. Il organisa en outre un service de transmissions radio (Wireless transmissions, ou WT), le Service des opérations aériennes et maritimes (SOAM), destiné à assurer les parachutages en provenance de Londres et les voyages des résistants entre la France et l’Angleterre, le Noyautage des administrations publiques (NAP), dont l’nitiative avait été prise par le réseau Combat. Enfin, le 2 octobre 1942, fut créé le Comité de coordination, dont le rôle consistait à réaliser une unité politique entre la Résistance et la France Combattante, sous l’autorité de De Gaulle, tandis que l’armée secrète (AS) devait assurer l’unité militaire, avec, à sa tête, le général Delestraint, nommé par De Gaulle sur proposition des réseaux et de Moulin.

Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin pendant la guerre.

Moulin fut de retour à Londres le 14 février 1943, et fut fait à cette occasion compagnon de la Libération. Puis, avec le chef de l’AS, il fut parachuté en France, le 20 mars 1943. La situation était considérablement modifiée, avec l’institution su Service du Travail Obligatoire (STO), qui devait permettre, selon Vichy, la « relève » des prisonniers de guerre français détenus en Allemagne. De nombreux jeunes avaient gagné le maquis et certains mouvements de Résistance – notamment les communistes qui recherchaient l’ouverture rapide d’un second front à l’ouest, pour décharger l’Union Soviétique de la plus lourde part du poids de la guerre -souhaitaient le déclenchement immédiat de la lutte armée. A cette thèse s’opposaient les membres de la France Combattante, à Londres, qui, d’accord avec les Alliés, estimaient qu’il était impossible de fournir en armes les maquis nouvellement créés, dont la taille était trop importante. Moulin dut trouver des solutions financières permettant de soutenir les mouvements de résistance dans l’aide qu’ils apportaient aux maquisards, et de faire valoir des arguments politiques afin de les dissuader de se lancer dans une insurrection, qu’il estimait lui aussi prématurée.

Moulin était alors président du comité directeur des Mouvements unis de la Résistance (MUR), et délégué en France de De Gaulle, ayant rang de ministre, avec pour mission de s’atteler à la création d’un organe central de la Résistance, qu’il devrait présider. Malgré les divergences avec les mouvements de résistance, qui refusaient « le retour » des partis politiques honnis de la IIIe République, Moulin réussit cependant à établir une ligne minimale d’action commune, en accord avec Londres, et parvint, le 15 mai 1943, à donner corps à son action fédératrice en créant le Conseil national de la Résistance (CNR), dont il devint le président. Dans cet organisme complexe, se trouvaient représentés divers mouvements de la Résistance (Combat, Franc-Tireur, Libération …), des partis politiques maintenus ou reconstitués dans la clandestinité (parti communiste, parti socialiste SFIO, parti radical, démocrates populaires, etc.) ainsi que les centrales syndicales (CFTC, CGT réunifiée après la réconciliation des compagnons de Jouhaux avec les communistes exclus en 1939).

Sous l’impulsion de Jean Moulin, le CNR établit un programme d’épuration et de reconstruction pour la France libérée. Né de l’esprit de la Résistance, ce programme portait la marque de préoccupations sociales avancées. Sur le plan militaire, le CNR se dota d’organes d’exécution unifiés, notamment le Comité d’action militaire (COMAC) pour coordonner les opérations de résistance armée. Le CNR se prononça également en faveur de la formation d’un gouvernement provisoire, à Alger, qui serait placé sous la présidence de De Gaulle seul, le général Giraud ne devant recevoir qu’un commandement militaire ; cette déclaration du CNR contribua à asseoir la légitimité politique de De Gaulle face aux Alliés, et notamment à Roosevelt.

La trahison et l’arrestation de Juin 1943. Le 7 juin 1943, René Hardy, responsable des sabotages de Résistance-Fer, fut arrêté à Chalon-sur-Saône, dans le train qui le menait à Paris où il avait rendez-vous avec le général Delaestraint, et il fût relâché par la Gestapo (Hardy cacha cette arrestation jusqu’en 1947, ainsi qu’on va le voir). Delestraint fut arrêté à son rendez-vous le 9 juin 1943. Il fallait donc le plus vite possible lui trouver un successeur à la tête de l’AS. Dans ce but, Moulin décida d’une réunion, qui fut organisée dans la villa du Docteur Dugoujon, à Caluire-et-Cuire (Rhône). Participaient à la réunion, divers chefs militaires des mouvements de Résistance : Raymond Aubrac, Henri Aubry, le colonel Schwartzfeld, André Lassagne, Bruno Larat, le coolonel Lacaze et Moulin, ainsi que Hardy, qui n’était pas invité, mais voulait juste voir Moulin quelques instants. Aubrac, Moulin et Schwartzfeld arrivèrent avec trois quarts d’heure de retard ; ils se trouvaient mêlés aux patients du docteur Dugoujon, dans la salle d’attente, lorsque des agents de la Gestapo y firent irruption. Les résistants furent tous arrêtés et les Allemands leur passèrent les menottes dans le dos; au moment de monter dans une voiture de la Gestapo, Hardy parvint à s’enfuir malgré un Allemand qui lui tira une balle dans le bras. La Gestapo n’identifia pas immédiatement Moulin, il le fut après l’interrogatoire d’Aubry. Klaus Barbie, le responsable de la Gestapo à Lyon, rendit alors compte à ses supérieurs de cette capture exceptionnelle. Il reçut l’ordre de transférer son prisonnier à Paris, au siège de la Gestapo. Moulin fut sans doute torturé, ou il chercha à se suicider en se jetant d’un escalier. Quoi qu’il en soit, il ne parla pas. Il mourut alors que les Allemands le transféraient en Allemagne.

Maison du Dr Dugoujon à Caluire-et-Cuire devenue aujourd’hui un mémorial

La postérité de Moulin. Le successeur de Moulin à la tête du CNR fut Georges Bidault, un des fondateurs du Mouvement républicain populaire (MRP). En 1964, en témoignage de la reconnaissance nationale à l’un des principaux artisans de la libération, les cendres de Jean Moulin furent transférées au Panthéon, au cours d’une cérémonie solennelle présidée par Charles de Gaulle. André Malraux y prononça un discours dans lequel il compara l’œuvre de Jean Moulin à celle de Carnot durant la révolution Française, et exalta son courage, rappelant que « le destin de la Résistance fut suspendu à son silence » .

Le général de Gaulle (2e D) et le Premier Ministre Georges Pompidou (3e D) se recueillent devant le cercueil de Jean Moulin au Panthéon, à Paris le 19 décembre 1964.
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