C’est un saint moderne que la France découvre en 1954. L’Abbé Pierre, en passant sa vie aux côtés des plus démunis, fait irrésistiblement penser au « Poverello » du Moyen-Âge, saint François d’Assise.

Hiver 1954 : C’est un des hivers les plus froids du siècle : -15° C le 1er février, la Marne est gelée… l’Abbé Pierre renouvelle son appel sur Radio Luxembourg (RTL aujourd’hui) : « Mes amis, au secours ! ils sont plus de 2000 qui dorment dans la rue. Hier soir, une femme est morte gelée sur le trottoir du boulevard Sébastopol. J’ai besoin qu’on vienne m’aider à ramasser, la nuit, les sans-abri. Rendez-vous chaque soir, place du Panthéon. ». L’émotion soulève la France : des stations de métro désaffectées, des salles chauffées à la préfecture et dans les commissariats sont ouvertes pour sauver les « gisants du pavé », comme les appelle l’Abbé. Les dons de couvertures et de vêtements affluent à l’hôtel Rochester, son QG, 92, rue de la Boétie. Il avait demandé 4000 couvertures, il en reçoit 20 000. « Il en manque ! » s’écrie-t-il encore. Le gouvernement adopte immédiatement un plan de 12 000 logements. Toutes les nuits, l’abbé sillonne les rues de Paris pour aider et réconforter ceux qui tentent vainement de se réchauffer sur les bouches de métro. Le soir même de son premier appel, 1000 sans-abris dont sauvés en trouvant place sous la tente qu’il a édifiée devant le Panthéon.

Qui est cet apôtre des sans-logis, personnage aussi énigmatique qu’atypique ? Fils de bonne famille, un soir, il prend son père à part et comme François d’Assise, lui dit : « Au couvent, je croyais avoir fait l’expérience de la faim et du froid. Quelle erreur ! Pour les connaître vraiment, il me fallait aller dans le monde ». Atteint de pleurésie pendant la guerre, il choisit la Résistance plutôt que le sanatorium. Il fait des faux papiers. Un soir, un inconnu se présente à la porte de son presbytère. Il est blessé, à demi paralysé et traqué par la Gestapo. L’abbé connaît bien la montagne. Il porte le blessé sur son dos pour lui faire passer la frontière. Il apprendra que c’est Jacques de Gaulle, le propre frère du général. Sa millième fausse carte d’identité, il la fait à son nom : Henri Grouès devient l’Abbé Pierre et rejoint le Vercors. Fait prisonnier, il s’évade deux fois puis rejoint De Gaulle à Alger. À la libération, la hiérarchie ecclésiastique lui intime de se présenter aux élections législatives. Il devient député. Le soir, il regagne la cabane qu’il a bricolée à Neuilly-Plaisance. A sa porte viennent toquer les malheureux. Il accueille Georges Legay, ancien bagnard, gracié au bout de vingt ans pour son comportement héroïque lors d’un incendie et qui a perdu sa place dans son foyer. L’abbé Pierre lui propose de « l’aider à aider les autres » en construisant des logements pour des familles sans-logis. Des années plus tard Georges Legay lui confiera : « Père, vous m’avez donné la seule chose dont j’avais vraiment besoin : aider les autres, me sentir utile« . Il les accueille tous, hommes, femmes, enfants, il monte des tentes pour les loger en attendant mieux. Les clochards hébergés deviennent maçons. Toute l’équipe vit sur l’indemnité parlementaire de l’abbé Pierre. Un jour, l’argent vient à manquer. Il quitte son bleu de maçon pour sa soutane et part vers Paris. Il revient avec du pain et des boîtes de sardines. Il a mendié dans les rues pour nourrir ses compagnons. Mais il refuse qu’eux le fassent. Il leur propose de devenir chiffonniers la nuit.

L’Abbé Pierre (G) s’entretient le 03 février 1954 avec un sans-domicile-fixe logé sous une tente montée près de l’église de Sainte-Geneviève à Paris.

En 1949, il fonde sous le nom de Compagnons d’Emmaüs une communauté ouvrière dans la banlieue Est de Paris. le produit de la tournée des poubelles leur sert à construire des logements provisoires d’abord, en dur peut-être un jour pour les 100 000 familles qui vivent sous des ponts, dans des trous près de la ville lumière. L’Abbé partage tout de la vie de ses compagnons, tout et surtout la pauvreté. Il n’a que sa soutane élimée, son béret, son bâton de pèlerin et la cape avec laquelle il protège d’un grand geste les enfants. Aucun bien ne le retient à ce monde. Sa seule ambition est de suivre ceux qui ont besoin de lui. Dans la France qui se relève lentement de la guerre, les logements sont rares et trop chers même pour ceux qui ont un travail. Et les ordres d’expulsion se multiplient. En 1954, les Compagnons d’Emmaüs ont déjà réussi à reloger 300 familles. Mais c’est l’appel de l’Abbé qui fait brusquement affluer des dons de toute la France. Les sommes sont formidables : en trois jours, le mouvement reçoit l’équivalent de 18 millions d’euros. C’est un élan de générosité sans précédent dans une France encore marquée par la pénurie liée à la guerre.

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